Daniel Cunin, Dirk van Bastelaere

Published: 5/05/2011

Tags: poetry translation

Traduction française par Daniel Cunin de cinq poèmes de Dirk van Bastelaere, extraits de sa première anthologie française Splash!, publiée aux éditions Les Petits Matins (coll. Les Grands Soirs) en mars 2011.

Dirk van Bastelaere, né en 1960, est une figure emblématique de la postmodernité poétique européenne. Il était membre du comité de rédaction de la revue Yang, puis de freespace Nieuwzuid, jusqu'en 2008. Ses recueils les plus récents sont Hartswedervaren ('Vicissitudes du cœur', Atlas, 2000) et 'De voorbode van iets groots' ('"Le présage de grandes choses", Atlas, 2006).

Il existe aussi une excellente anthologie anglaise, The Last to Leave, publiée en 2007 chez Shearsman Books, Exeter, 2005. Voir les pages consacrées à Dirk van Bastelaere sur Poetry International Web (textes et bibliographie) et Lyrikline.org.






Stress Zapruder

 

 

Presque

 

personne ne passe ici

releva quelqu’un dans l’immersion

progressive du 42ème

au ras de chaussée (respirez profondément)

 

et pourtant ça a tout

d’un point de repère —

une épave de l’authentique couverte de suie et d’algues

échouée sur le côté dans des eaux d’égout

 

dont personne ne sait

 

à quel point elles sont mortelles, même celles provenant de la fontaine de jardin

qui représente la fraîcheur, au plus chaud de la journée

alors qu’un courant de fond

se déplace à l’opposé d’un autre

comme une catastrophe (ralenti)

que nous connaissons si bien qu’on n’en voit pas la fin —

car c’est ce que nous voudrions

 

une négligence

du désir

 

toi et l’état éclairé

de ton sommeil, ardent

d’attentes qui ne sont en rien des attentes, dérivant

loin des escapades et de ce qui importe

sous la trajectoire des satellites,

instabilité

temporaire — ô

la beauté artificielle en cibachromes

de Tokio

sous le soleil selon David Byrne

 

Laissez-moi d’abord

ouvrir cette boîte de petits pois. Les joies

 

de la défenestration

selon le sommeil paradoxal

 

Le monde et ses phases

Dans ses phases

le monde, bonjour

monde, bonjour phases

 

Est-ce bien ce qui avait été convenu ?



 

Presque

 

un trop-plein d’émotions pour toi :

près de Tokio, où des Japonais

(habitants du Japon)

se retrouvent en général coincés (sous du mobilier)

et meurent lors d’un tremblement de terre, Shigeru Ban a réalisé

un projet de logements à l’épreuve des tremblements de terre

(Communiqué d’utilité publique)

 

C’est une idée rassurante du type  « Ce soir

notre chagrin prendra fin »

ou « Tu veux que je te savonne le dos ? » ou

« Dieu a créé la femme en dernier

on sent la fatigue » ou « Casse-toi

pauv’ con »

(Applaudissements sur tous les bancs)

 

Feu vert

sur Bagdad. Toi avec tes

attentes. Vous avez le sens des affaires,

vous aimez le contact. Ça devient

toujours plus sale. Le soleil a disparu.

Jolie collection de photos

de Pol Pot. T’as dit quelque chose ? Oh non,

ça remet ça. Cette capsule est un système de détresse.

You want a fuckin’ medal for that? Trop tard

la faute à pas de chance

et beaucoup de cervelle pour rien. Oups,

dommage pour ton orange pressée.

Dans son entêtement

une guêpe comme pastiche

d’une guêpe accrocheuse. (T’es sérieux ?)

Sont-ce là les grondements du plateau continental ?

Here commes the Big One

(Presque)

Le dernier éteint la lumière.

Mais où est l’interrupteur ?

 

 

Presque

 

tout le monde savait

que je baisserais le ton. La continuité,

je te la donne en prime. J’ai dit,

ce lait a déjà tourné.

Dave, j’ai fait, adieu

les billes.

Il te reste une dernière chance.

Quelqu’un s’exerce au piano,

agite le panier à salade.

(Ouais, c’est vrai, c’est à cet étage qu’habite Weinreb

dans toute sa gloire) Le temps presse au point

que tu vois à tout instant ta main

se changer en, ma foi, blanc d’œuf solidifié,

libéré une seconde

de la compulsion à focaliser,

cette névrose culturelle,

dans laquelle nous baignons et sommes baignés, enveloppés d’une aura dorée

et formaliste comme l’Europe,

mais abasourdis, émus aux larmes pour ainsi dire, tu vois

John Kelly étreindre Janice Licalsi

dans la lumière tamisée

par les stores vénitiens

et les chuchotements, passés maîtres tous deux

dans les codes de l’intimité

(par lesquels l’espoir s’installe

de voir John et Janice

dans le contexte de la ville,

insignifiante

avec ses matériaux, ses produits,

son cash-flow, son hédonisme, sa structure,

et au moyen de leur contrat érotique

mener le tissu social

dans cette sorte d’inéluctable métaphorique

comme « une main dans un gant »

(les gens ont semble-t-il en eux un besoin acquis

de délimiter leur identité culturelle

en termes de territoire

ce qui suppose l’organisation d’une communauté locale, d’avoir prise

sur son lieu de travail et de résidence, de réinventer

à chaque fois l’amour, les plaisirs

et le bonheur dans l’abstraction

de ce nouveau paysage historique non sans le risque

de voir les paramètres

de l’ « identité spécifique »,

qui se doit de redonner du sens à la notion de lieu,

devenir justement incommunicable

entre clans,

étrangers à part entière, disons dans la même situation)

si bien que l’aléatoire

(ce coup de dés avec lequel

nous avons coutume de vivre)

se trouve encadré en vue d’une

domestication à laquelle nous

— que l’on prenne les choses dans un sens ou dans l’autre —

empruntons un minimum de densité

de façon à ce que je puisse te regarder dans les yeux

(pour reprendre les mots de Levinas :

l’éthique comme philosophie première) ne serait-ce

qu’en me basant sur la maxime

« Tu ne tueras point »,

transgressible, néanmoins limitée

par cet autre cadre fragile

qu’on appelle loi, et encore)

bien que — sur ce plateau de tournage —

l’incident érotique ne saurait être

plus qu’une allégorie,

clapotant contre le quai de son

impossible allégorèse (ou

— pour puiser dans un registre informel —

un pet dans une bouteille)

et même si eux là-bas

exigent Schönberg, Ligeti

ou au minimum Shostakovits

(t’écris ça comme ça ?), Phil Glass, Philippe Sarde,

ce sont bien Diana Ross, Kylie Minogue

et Julien Clerc qui triomphent.

J’ai le cœur trop grand trop peureux

pour moi.

Grâce au jour, tu aspires à vivre.

La porte est là.

Utilise-la.

 

Groovy

 

Entre-temps, sur le tournage de NYPD Blue…





Presque

 

absorbés dans

nos représentations,

formes inaperçues

de sentimentalisme

 

et de sujétion et notre patience

alla

notre patience

 

abordée

pendant le barbecue

perdue, personne ne sait

comment se préserver

du peu qui fait défaut —

douche, Tampax, roue de secours —

on voit comment tu montes à bord

 

Le monde après

la poésie,

de l’autre côté de la rue

 

innombrables ruines,

travail du rêve

en tant que jouissance

de sa propre impossibilité

point de neige, ordre

sur le tumulte de la ville, la nature humaine

quasiment

un document en tant que reste de la fièvre

que nous sommes

pouvons être

oh non

 

que reste-t-il de tout cela





Presque

 

perturbé

 

car que faire

de ce minime

sacrifice, un jeûne de l’esprit —

 

tangible

comme un règlement —

donc il serait prêt à tout pour toi ?

 

est-ce suffisamment clair ?

(debout)

 

Nos souvenirs en tant que

versions altérées d’un texte

(assis) qui est lui-même

souvenir corrompu par héritage

moins les diapos, les super 8, la K7 vidéo,

les flammes montées du papier

 

On est plié en deux

 

Aujourd’hui nous aurions dû arriver à destination

 

La catastrophe est (debout)

ce qui fait notre jour :

moteurs assourdissants,

vapeurs de kérosène, moisissures

dans les ordures, un bac

qui sombre,

(assis) mais où

est le lac Tanganyika ?

(Tous ensemble :

 

Traduit du néerlandais par Daniel Cunin.
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur, du traducteur et de l'éditeur.

  • See also Willem Groenewegen's translation of Dirk van Bastelaere's long poem 'Wwwhhhooossshh' for Jacket magazine 31 (2006): available online on http://jacketmagazine....

    by Piet Joostens, 7 years, 3 months ago | reply
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