Micha J. Knijn, Johan Sonnenschein

Published: 12/05/2011

Tags: poetry translation essay

A propos du projet de Jan H. Mysjkin
Traduction française de l'article de Johan Sonnenschein publié dans nY #9.

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Dans l’ensemble, la production poétique flamando-néerlandaise du 1 janvier 2009 au 1 septembre 2010 (relique bizarre d’un membre de jury) fut une entreprise extrêmement monolingue. À part Buurtkinderen (Enfants du quartier) d’Arjen Duinker, un livre à tous égards extraordinaire, la devise de la poésie des Pays-Bas et des Flandres semble être : Seulement Ça et Là du Bilinguisme. Leo Vroman a écrit une partie de ses poèmes dans la langue du pays où il a vécu la moitié de sa vie et les publie dans son recueil Soms is alles eeuwig (Parfois tout est éternel) tantôt indépendamment, tantôt en duo néerlandais-anglais. That was it.

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Pour les autres exemples de bilinguisme, il fallait passer par des traducteurs. L’un des recueils était en néerlandais avec des traductions en anglais, et trois recueils flamands en néerlandais-français. [1] Les poètes en question ne sont pas leurs propres traducteurs, de nouveau à une exception près : Enerzijds/L’autre versant d’Annie Reniers. Cependant, il y a des poètes qui intègrent leurs traductions parmi leurs propres poèmes non traduits : dans le corpus, exactement deux. Elly de Waard traduit deux fois Emily Dickinson dans In het halogeen  (Dans l’halogène); Eva Cox transpose Gwyneth Lewis et le symboliste gantois Charles van Lerberghe dans Een twee drie ten dans (Un deux trois dansons) et inclut des arrangements de Rilke et, une fois de plus, de Dickinson. Dans ces cas, les traductions signalent une parenté : sans texte original, elles font partie de l’idiome du recueil. Le texte en langue étrangère est refondu en poésie néerlandaise, ce sont des traductions au dedans du néerlandais, la langue cible est primaire.

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Si ces poètes forment une minorité, le chemin inverse semble carrément barré : les traductions en dehors du néerlandais, excentriques. Si nous laissons de côté le corpus de circonstance, la règle est confirmée par l’exception Paul Claes, le seul polyglotte qui rôde dans les lettres des Plats Pays. Ses débuts, Rebis (1989), étaient un recueil multilingue, dans lequel il a transposé le poème « Les fils du soleil » en huit langues ; Glans/Feux (2000) était systématiquement bilingue néerlandais-français et De waaier van het hart (L’éventail du cœur, 2004) contenait un cycle néerlandais-latin. Le regard de Claes est orienté vers l’histoire européenne passée et fait à peine école. À ma connaissance, ces dernières années, il n’y a que Saskia de Jong qui ait fait une chose semblable dans le recueil excentrique resistent (résistant, 2006) : ses trente-trois poèmes sur des pages vert menthe étaient suivis d’une annexe d’une pâleur cadavérique donnant à lire sa poésie dans l’espagnol de Santiago Martin.

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L’exception par excellence est Jan H. Mysjkin. Depuis ses débuts, Vormbeeldige gedichten (± Poèmes exemplaires, 1985), sa poésie est difficile à placer, voire à trouver. Son œuvre a été classée par les rédacteurs de Hotel New Flandres (trilingue !) parmi les « œuvres excentriques ». La quatrième de couverture du sixième recueil de Mysjkin, Voor mijn ogen ligt het zwijgen (Devant mes yeux, il n’y a pas à dire), reprit avidement cette caractérisation et y ajouta même l’étiquette « résolument internationale ». Est-ce que son éditeur, Poëziecentrum, voulut cultiver cet internationalisme en refusant d’envoyer le recueil aux jurys ? Le recueil est paru début 2010, mais Mysjkin a échappé au corpus de la poésie néerlandophone.

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Le premier recueil de Mysjkin s’ouvrait sur une série multilingue, dont le sous-titre « mélangues » annonçait un programme qui s’est radicalisé avec Devant mes yeux, il n’y a pas à dire. La structure du recueil me semble sans précédent. Sur les pages de gauche – dans les publications bilingues l’emplacement de la langue source – se trouvent quatorze poèmes en néerlandais ; les pages de droite – l’emplacement habituel de la langue cible – sont à chaque fois offertes à une autre langue : l’espagnol, le roumain, le suédois, le hongrois, l’italien, le serbe, l’arabe, le français, le danois, l’allemand, le bulgare, le russe, l’estonien et l’anglais. L’objectif de la poésie néerlandophone mysjkinienne est ainsi son départ en dehors de la langue source. Destination: multilinguisme.

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Fièrement, le mot-clé dans le recueil de Mysjkin occupe l’endroit où actuellement le poète néerlandais moyen remercie les autorités :

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Cette publication multilingue a été réalisée grâce à l’engagement indéfectible du poète et de ses amis (m/f), sans l’appui d’une quelconque institution privée ou publique.

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Ici, le multilinguisme s’inscrit en faux contre les institutions nationales. Ainsi, les travaux récents de Mysjkin sont proches de ses nombreuses traductions de l’avant-garde, culminant dans In het teken van de schorpioen. Dada en surrealisme in de Franse poëzie (Sous le signe du scorpion. Dada et surréalisme dans la poésie française, 2002) et la collection dada qu’il a inaugurée aux éditions Vantilt (1998-2003 – les deux avec des subventions d’ailleurs). Étaient motivés aussi politiquement ses efforts pour une meilleure relation entre les poésies française, flamande et wallonne dans des anthologies telles que Hanenveren van diverse pluimage. Levende Franstalige poëzie uit België (± Coqs de toutes plumes. La poésie francophone vivante en Belgique, 2004). Récemment, il est allé chercher plus loin en confectionnant un numéro de poésie néerlandaise pour la revue marocaine francophone Électron libre (2005) et en consolidant sa liaison avec la poésie roumaine, à peine connue chez nous, dans l’anthologie Engel in het raam op het oosten (Ange dans la fenêtre sur l’est, 2010). Là encore, la circulation va dans les deux sens : en duo avec Linda Maria Baros, il fait des traductions de la poésie néerlandaise vers le roumain.

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Il n’y a pas que ses propres traductions qui font partie de la condition poétique de Mysjkin. Son recueil précédent, Kosovo (2006-2009), a présenté trente-trois traductions d’un seul poème (dont une en poésie visuelle et une en langue des signes) ; il a trouvé une prolongation novatrice et narrative dans Devant mes yeux, il n’y a pas à dire. Ce recueil est à nouveau une entreprise collective : les « notes bibliographiques » à la fin donnent une brève histoire à chaque collaborateur. Seul un traducteur montre une grande similitude avec le poète. Le pseudonyme [2] John Fenoghen signe pour la traduction française. Quand on lit que Fenoghen a également publié en tant que « Jan H. Mysjkin », il est clair qu’il ne s’agit pas seulement d’un adieu à l’idée du texte original, mais aussi à l’idée de l’auteur original. Le texte néerlandais du diptyque Mysjkin/Fenoghen sépare en plus le narrateur/protagoniste du recueil de l’auteur/traducteur. La phrase : « Een paar vanbuiten geleerde zinnen Frans opzeggen, / maar er geen jota van begrijpen. » est reflétée dans un français impeccable : « Dire quelques phrases de français apprises par cœur, / mais n’en comprendre pas un mot. » Le « zhij » qui apparaît dans ce poème comme figure désirée est traduit par « ellui ». Le poème « Beter kan niet meer » (publié dans nY #1) présente le personnage « Harem », nommé « Ille » dans la version française (voir ici - Tout est pour le mieux). La poésie de Mysjkin est peuplée d’androgynes et de gynandres, montrant ainsi un désir de bisexualité, au moins.

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L’effet du projet mysjkinien sur le lecteur est d’abord celui d’une désorientation : l’œil lisant paresseusement se fraye un chemin à travers les pages de gauche, où l’on aborde par courts épisodes de nombreux endroits exotiques. Le voyage passe par steppes, déserts, cols de montagne couverts de neige et toundras détrempées par la pluie, pour trouver un temps de repos dans des chambres d’hôtel ou des vérandas fumantes, où la provision de sueur est refaite à coups de « cordiaux ». Lors de la tournée, nous nous pâmons devant des macaques, mangoustes, tigres-crocodiles, chauves-chiens et poissons-papillons, et nous partons souvent à la chasse. Le vrai trophée, cependant, est l’instant où la lune monte au ciel, alors que le soleil baisse encore, le quart d’heure qui « contient plus de beauté que n’en peuvent évoquer les mots inventés par les hommes ».

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Cette poésie semble viser des perceptions de voyage sans entrave, sans entremise de caméras ou de tour-opérateurs, mais reconnaît à plusieurs reprises sa sujétion au medium du conteur de voyage : la langue. La lecture de la poésie de Mysjkin est comparable à la façon dont le touriste moderne consulte le guide touristique : prometteuse, mais empêchant les véritables surprises. Mysjkin ne force pas l’obstacle des langues étrangères par la polyglossie ; pour cela, son monde est trop grand et son voyage trop imprévisible. Ce sont ses traducteurs qui guident le lecteur en dedans des langues internationales. On saute d’un carrosse sur un chameau, d’une « bicicleta » dans un « uraltes Dampfauto, gebaut wie ein Lokomobil », pour terminer sur des « paralitic steamboats ». On fume un cigarro et des ţigari dans le « damernas rokrum » (fumoir des dames). Et beaucoup reste inévitablement en dehors de la compréhension : l’arabe, l’estonien et trois variantes de l’alphabet cyrillique poussent le lecteur et son nez en dedans de l’étrangeté linguistique.

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Le recueil contient de fortes critiques sur la pulsion de l’homme à converser. Au lieu de parler deux mots de mauvais anglais, le narrateur souligne son malaise linguistique, parfois jusqu’à la haine : « La conversation est le pire / mâchonnage / de mots que je sache. » Dans le danois de Gerard Cruys le Wortsatz « mâchonnage » s’exprime avec un grincement de dents encore plus crissant :

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Samtale er den varste
gennemtygning
af ord jeg kender til.

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Si le mot « samtale » semblait d’abord un mot étranger si charmant (« Scandinavians have such a lovely language »), ici il se montre de son côté le plus « atroce ». Le mot apparaissait peu avant dans le suédois de Hans Johansson :

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Efter fem minuters samtal markte jag att dat finns sa gott som inte en enda forenande lank, inte en enda kontaktpunkt med varlden som ar gemensam for tva personer pa samma gang.

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Après une conversation de cinq minutes, le narrateur mysjkinien en a assez du samtal et veut partir. La fuite semble être le « Repos » (comme s’appellent deux poèmes), ou la « Fantasmagorie » ou le « Rêve » : la migration vers l’intérieur. Et sur ce point, le personnage diffère de nouveau de manière décisive du poète. Lui ne choisit pas de se taire, mais s’éclate au contraire en multilinguisme. Le poème final « Triomphe » s’ouvre épuisé : « Il y a eu un dernier échange de cartes de visite / avec une foule de gens. » Le début des phrases répété « Il y a eu » structure les deux derniers poèmes, pour conclure une série où beaucoup n’a pas été dit. Le recueil se termine par la phrase : « Il y a eu que je sais beaucoup d’anglais, ainsi que je l’ai triomphalement déclaré. » De nouveau, avec beaucoup d’ironie traductrice, le néerlandais est rendu en anglais. [3] Devant mes yeux, il n’y a pas à dire est le premier d’une suite de recueils de poésie vagabonde et multilingue, que Mysjkin appelle des « chapitres ». Prochainement paraîtra aux éditions Meulenhoff la suite, Rekenkunde van de tastzin (Arithmétique du toucher), comprenant les chapitres deux et trois, en partie publiés dans nY #1 et quelques autres revues. Ils apparaissent sans traduction du néerlandais : l’éditeur craignait que cette formule fût mal reçue pour son manque de sérieux. C’est exactement cette réaction qui met en lumière l’aspect controversé du projet mysjkinien : le public cible et la langue cible ne sont pas servis au doigt et à l’œil, mais encouragés à partir.

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Néanmoins, les traductions arrivent une à une sur nY-web.be, et nY #6 a déjà publié cinq poèmes du quatrième chapitre. Dans nY #9, Mysjkin nous offre trois scènes de chasse provenant de la seconde moitié du sixième chapitre, une en néerlandais, une en néerlandais-français et une dernière en néerlandais-roumain. Nous pouvons nous attendre à un livre final extrêmement captivant et de plus en plus multilingue, d’une ampleur du Comte de Monte-Cristo, le feuilleton dont Mysjkin a donné la traduction complète l’année dernière. Est-ce que ce « comte » pourrait être le « C.M., l’inconnu qui m’a précédé », à la mémoire duquel Devant mes yeux, il n’y a pas à dire est dédié ? Ou s’agit-il du mystérieux Charles, à qui on demande à la fin de chaque chapitre de raconter plus ?


Traduit du néerlandais par Micha J. Knijn (2011).


NOTES

[1] Andrea Stiltiens & Vrouwkje Tuinman, Intensive care, (traduit par Astrid van Baalen, Éditions d’jonge Hond, Zwolle, 2010), Joris Iven, Ninglinspo et Johan van Cauwenberge, De vorstelijke gedichten (les deux traduit par Bernard de Coen, Éditions P, Louvain, 2009) et Hedwig Speliers, Len de l’el (traduit par Willy Devos, Éditions Manteau, Antwerpen, 2009).

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[2] En néerlandais, Mysjkin n’utilise pas le concept de « pseudonyme ». Il joue sur un glissement de son impossible à rendre en français, à savoir : de schuilnaam vers ruilnaam. Le premier mot (habituellement rendu par « pseudonyme »), un agglutinement de « nom de cache », devient chez lui « nom de change » ou « nom d’échange ».

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[3] Par John Irons (pas un « nom de change »), poète du recueil bilingue Pa (2007), avec des traductions en néerlandais par Eva Gerlach.

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